N° 54/3   septembre 2001

Internet et la
musicologie

quelques réflexions pour le siècle qui commence
 

par Vincent Arlettaz
 

La rapidité inégalable d'internet, sa très large diffusion et ses faibles coûts en font un moyen privilégié pour la publication des résultats des recherches scientifiques. Comme ses cousines les sciences exactes, et ses soeurs les sciences humaines, la musicologie a beaucoup à gagner à tirer profit de l'énorme potentiel de ce nouveau média; encore faut-il s'assurer d'en bien comprendre le fonctionnement, et de pouvoir l'adapter à nos besoins particuliers.


Pendant plus de 500 ans, l'imprimerie a fonctionné selon les mêmes principes, établis par Gutenberg au XVe siècle. Puis l'informatique est passée par là; en quelques dizaines d'années, la publication assistée par ordinateur (PAO) a pratiquement effacé le moindre vestige de la technique des caractères mobiles. De même, il n'y a pas besoin d'être devin pour prévoir que le développement récent du réseau internet1 va modifier fondamentalement les procédures de diffusion de l'information.
Cela est particulièrement vrai pour les publications à caractère scientifique - pour lesquelles ont d'ailleurs été mis au point une partie des éléments dont se compose l'internet actuel. Cette révolution, en cours depuis plusieurs années dans les sciences physico-mathématiques ou la médecine, n'a eu encore qu'un écho très faible dans le domaine particulier de la musicologie. Il faudra bien pourtant que nous y réfléchissions un jour nous aussi. Et le plus tôt ne sera pas forcément le moins bien!
En guise de préambule, peut-être n'est-il pas superflu de revenir en quelques mots sur la naissance de cette nouvelle technologie, mais aussi sur l'histoire des méthodes utilisées jusqu'ici pour la diffusion des travaux scientifiques.
 

Aux sources de la «toile»2

Il peut être pénible d'avoir à admettre qu'internet, dont on commence à peine à entrevoir les riches possibilités pour la création littéraire et artistique, a son origine en des régions a priori peu poétiques, à savoir la dissuasion nucléaire.
C'est en effet dès les débuts de la guerre froide que le ministère américain de la Défense s'efforce de mettre en place un réseau d'ordinateurs reliés entre eux à distance, et dont la mission est de pouvoir transmettre en toutes circonstances des ordres de tirs de missiles. Baptisé «arpanet», ce premier réseau met en oeuvre un concept tout à fait révolutionnaire et complètement décentralisé, de manière à pouvoir rester opérationnel même au cas où le réseau câblé aurait été en grande partie détruit par les premières frappes ennemies. Concrètement, avant d'être envoyé, chaque message est découpé en petits «paquets» d'informations, qui sont acheminés à leur but par des voies aussi différentes qu'imprévisibles, l'ensemble étant reconstitué à l'arrivée.
C'est à cette contrainte de sécurité que le réseau internet doit aujourd'hui son caractère absolument décentralisé, c'est-à-dire en fin de compte ses étonnantes vertus démocratiques. C'est aussi cet aspect de son fonctionnement qui fait en grande partie sa magie, la prodigieuse fascination qu'il exerce. Il reste en effet toujours difficile de se représenter concrètement comment ces segments de messages, se faufilant dans les espaces libres du réseau, transitent par la Norvège, la Louisiane ou Israël avant d'arriver à bon port, c'est-à-dire peut-être pour aller de Morges à Territet!
 

Un enfant du nucléaire

Deuxième élément constitutif essentiel d'internet, le «langage hypertexte» (en anglais: «Hypertext Markup Language», ou «html») a été mis au point par des chercheurs du Centre Européen pour la Recherche Nucléaire à Genève (CERN).3 D'une certaine manière, il s'agit d'un système analogue à ce qui se pratique depuis longtemps sous la forme de notes de références, placées le plus souvent en bas de page; mais avec une amélioration de taille: au lieu de ne donner que l'adresse du document cité en référence, le lien hypertexte permet d'aller le chercher automatiquement, et de l'afficher à l'écran de manière quasi instantanée.
Le procédé hypertexte représente non seulement une accélération spectaculaire de la circulation de l'information; c'est encore et surtout un moyen puissant pour structurer le réseau internet qui, il est vrai, paie ses avantages démocratiques par un inconvénient fâcheux: l'anarchie. C'est en tout cas sur le principe des liens hypertexte que se basent les seuls outils de recherche véritablement utiles pour l'internet à l'heure actuelle, que ce soient les répertoires ou les moteurs de recherche. Ces derniers ont fait aujourd'hui de grands progrès; mais il est souhaitable et probable qu'ils s'améliorent encore à l'avenir.
 

Les marchands entrent dans le temple

La troisième phase dans le développement du réseau internet, c'est sa prolifération, sa pénétration dans tous les milieux de la société: entreprises, écoles, administrations, familles... Bien avancée dans certains pays occidentaux, cette vulgarisation est encore incomplète dans d'autres - voire franchement balbutiante. Elle a été essentiellement l'oeuvre d'une troisième force, indépendante des deux premières: après les militaires et les scientifiques, ce sont en effet les marchands qui sont intervenus ici, chantant les merveilles de l'internet mis à la mode commerciale. Il se peut que ce dernier ait perdu dans l'affaire une partie de son âme. Mais il y a gagné une universalité qu'il n'aurait peut-être jamais atteinte autrement; et aussi (cela est loin d'être négligeable) une convivialité qui lui faisait à peu près complètement défaut jusque-là: couleurs, images, gadgets parfois...
Rapidité, universalité, décentralisation et démocratie, quasi gratuité d'une grande partie des services: tels sont les atouts considérables d'internet, des atouts qui ne peuvent pas laisser indifférents les éditeurs de textes scientifiques. Encore faut-il bien voir quels sont les besoins et les habitudes de ces derniers.
 

Les revues scientifiques à travers les siècles

Telles qu'elles existent encore à l'heure actuelle, les revues scientifiques reposent sur un concept qui remonte au XVIIe siècle. Déjà, la découverte de l'imprimerie au XVe siècle avait permis d'augmenter spectaculairement le flux des informations en circulation, par la multiplication à brefs délais - et à des coûts acceptables - du nombre d'exemplaires d'un même document. La fiabilité des textes en avait également été améliorée, les copies de copies étant désormais devenues pratiquement inutiles.
Lorsqu'à leur tour les services de la poste eurent fait des progrès suffisants, il devint possible de distribuer ces imprimés d'une manière ordonnée, relativement rapide et surtout suffisamment fiable.4 C'est à cette époque que remontent les premiers périodiques scientifiques, fonctionnant souvent sur la base d'échanges entre les sociétés savantes dont elles émanaient, et qui commencent à fleurir exactement à la même époque: les Mémoires de l'Académie Royale des Sciences de Paris apparaissent en 1665. Ceux de la Royal Society de Londres en 1666, sous le titre de «Philosophical Transactions»; parmi les tout premiers auteurs qui ont contribué à ce périodique prestigieux entre tous, un certain Isaac Newton, alors âgé d'à peine trente ans...5
Imprimerie et poste, telles sont les bases sur lesquelles reposent aujourd'hui encore la plupart des revues scientifiques, y compris les revues musicologiques pour leur immense majorité. Si l'ordinateur est passé par là, ce n'est guère que pour la phase de préparation de l'impression (Publication Assistée par Ordinateur, ou PAO) ou pour la gestion des fichiers d'adresses, des abonnements, etc. On peut très certainement faire mieux. De fait, il y a toutes les raisons de penser que ce système séculaire est aujourd'hui dépassé, qu'il vit même ses derniers instants; et c'est évidemment ici que nous revenons à internet.
 

La vie d'un article scientifique

Penchons-nous un peu sur le sort d'un des ces articles diffusés par la voie traditionnelle. Sa publication est plutôt lente, non seulement parce que la procédure d'évaluation et de sélection demande du temps, mais encore et surtout parce que l'impression d'un volume de revue est une chose complexe et exigeante. Il faut d'abord attendre d'avoir réuni le nombre voulu de textes pour justifier la publication d'un fascicule de taille suffisante. Parfois, il faudra au préalable régler certains problèmes de financement. Enfin, il faut compter avec l'impression et la reliure du volume, puis son acheminement par la poste, ce qui, suivant la destination, peut demander plusieurs semaines.
Une fois parvenu à bon port, ce recueil devra encore être catalogué, éventuellement dépouillé et bibliographié, conditionné, étiqueté et déposé en magasin. Toutes ces étapes, là encore, demandent du temps. C'est aussi fort coûteux: pour une bibliothèque qui tient à se tenir à jour, les frais d'abonnement à ces très nombreuses revues sont considérables. L'aménagement d'un espace de stockage suffisant et la reliure des fascicules en des volumes mieux adaptés à la conservation, représentent également de gros investissements.
Maintenant, quel est le sort de notre article, une fois déposé, catalogué, étiqueté et relié? S'il traite d'un sujet très pointu, il sera sorti de sa cave l'une ou l'autre fois; les chercheurs (le chercheur?) pour lesquels il représente un intérêt majeur le photocopieront pour l'avoir dans leurs dossiers, pour pouvoir l'annoter à leur guise et, le jour venu, le citer sans devoir le sortir à nouveau de son sous-sol.
Le chercheur dont je parle aurait tout aussi bien pu pianoter sur son clavier d'ordinateur, sélectionner dans une base de données électroniques le document qui l'intéresse, et l'imprimer. On aurait ainsi évité toute la série d'opérations lentes et coûteuses que j'évoquais à l'instant: impression, reliure, expédition, catalogage, étiquetage, sans compter la peine du magasinier chargé de retrouver et de manipuler ces gros volumes. Au lieu de se calculer en mois, le temps mis par l'information pour parvenir à la personne qui peut en faire usage se calculerait en jours ou en semaines. La périodicité elle-même pourrait être conçue d'une manière beaucoup plus souple, car les mises à jour d'un site internet peuvent être réalisées aussi souvent qu'on le veut, même s'il ne s'agit que de rajouter quelques pages - ce qui est évidemment impossible pour un périodique imprimé distribué par voie de poste. Il serait donc possible de suivre au plus près les besoins éditoriaux. Quant à l'économie de papier réalisée, elle contribuerait à soulager quelque peu nos pauvres forêts.
Alors que très peu de bibliothèques à l'heure actuelle disposent d'une collection de titres exhaustive, toutes ces données pourraient être accessibles de n'importe quel point de la planète, pour autant qu'on y trouve un ordinateur et une connexion au réseau internet. Enfin, nirvâna absolu pour le chercheur, en cliquant sur les références des notes de bas de page, il pourrait avoir accès immédiatement, instantanément à l'information originale dont il a besoin, au lieu de devoir se casser la tête à chercher une bibliothèque où il puisse trouver le titre en question, et demander par le prêt interbibliothèques des photocopies qui mettront des jours ou des semaines à lui parvenir; c'est précisément pour cela que le «world wide web» a été créé!
Les avantages que l'on vient de décrire sont si considérables qu'il serait très étonnant qu'ils ne provoquent pas à terme un bouleversement total de nos moyens de documentation scientifique. Ceci ne signifie certes pas que l'on va assister à la fin de l'imprimé: pour beaucoup d'usages, ce dernier restera plus pratique, plus agréable et plus efficace que l'internet. Mais dans le cas très particulier des revues scientifiques, nous sommes peut-être bien à l'aube d'un jour résolument nouveau. Encore faut-il être conscient des problèmes que cela peut causer, et leur trouver une solution adaptée.
 

La question du droit d'auteur

C'est là un point qui inquiète un nombre non négligeable d'auteurs: en effet, une fois publié sur internet, un texte peut être copié et réutilisé extrêmement facilement. Rien de plus normal, puisque internet a été conçu - au moins en partie - pour cela. Certains craignent que cette possibilité ne soit mise à profit par des personnes peu scrupuleuses, au mépris du droit d'auteur, et ne favorise la multiplication des plagiats.
Sans doute légitime dans de nombreux domaines, cette appréhension semble toutefois peu fondée pour ce qui concerne le cas précis des publications scientifiques. Faisons d'abord remarquer qu'avec les scanners et les logiciels de reconnaissance de caractères, le danger existait bien avant l'entrée en scène d'internet. Mais plus fondamentalement, penchons-nous un instant sur l'histoire des sciences, qui est riche en épisodes de ce genre; le scénario le plus usuel est le suivant: un auteur jouissant généralement d'une certaine notoriété, mais tombé en panne d'inspiration, s'approprie une idée particulièrement originale émise par un personnage plutôt obscur, et publiée souvent dans un ouvrage ou un périodique de faible diffusion. On comprend aisément les raisons de ce mécanisme: il y aurait peu de sens en effet pour un inconnu de présenter comme siennes les théories de Darwin ou d'Einstein! Le plagiat se fonde donc nécessairement sur une rétention d'information - rétention voulue et consciente de la part du faussaire, mais aussi rétention naturelle et inhérente au système, dont il ne fait qu'exploiter les failles.
Supposez maintenant qu'il existe un moyen de retrouver facilement l'article ou l'ouvrage original et rare dont nous parlions à l'instant: le plagiat serait immédiatement démasqué; ce qui, à terme, suffirait sans doute pour décourager toute tentative de pillage intellectuel. Ce moyen, sur internet, existe: ce sont les moteurs de recherche, qui ont déjà fait de grands progrès, et qui en feront certainement encore bien d'autres à l'avenir.6 En somme, il apparaît clair que le meilleur moyen pour dénoncer le plagiat - et donc pour l'éviter - c'est d'améliorer la circulation de l'information. Et il se pourrait bien qu'internet soit, justement, l'outil privilégié pour cette chasse d'un genre particulier.
 

Internet est éphémère

Le deuxième problème est plus délicat. Voici en quoi il consiste: les documents internet ne peuvent être présents instantanément en n'importe quel endroit du globe qu'à la condition expresse d'être maintenus en permanence actifs sur un serveur, un ordinateur en fonction, connecté au réseau. Le jour où un site disparaît, les documents qu'il hébergeait cessent d'être accessibles. Supposons maintenant qu'une revue, pour une raison ou pour une autre, soit contrainte à cesser ses activités - cela arrive hélas assez souvent. Son site internet sera fermé (car tout cela n'est pas absolument gratuit), et les textes qu'il contenait seront perdus. Alors que s'ils avaient été imprimés et déposés en bibliothèque, ils pourraient être utilisables encore pendant des dizaines d'années - peut-être même des centaines d'années, selon la qualité du papier et des reliures.
 

Des bibliothèques virtuelles

Cet inconvénient n'est certainement pas sans remède toutefois. D'une part, rien n'empêche de considérer le papier et l'informatique comme complémentaires, l'un étant spécialement adapté à la conservation, l'autre à la diffusion. D'autre part, on est en droit de penser qu'il revient à la collectivité de conserver les textes virtuels, comme elle le fait depuis longtemps pour les livres imprimés ou les disques. Dans ce cas précis, plutôt que de nouveaux kilomètres de rayonnages, nos grandes bibliothèques nationales auraient à mettre en place des systèmes d'ordinateurs pourvus de très grosses mémoires, où ces documents électroniques seraient repris - dans le respect évidemment du droit d'auteur. La pérennité de ces institutions officielles fera que l'on n'aura plus rien à craindre pour la conservation de ces textes virtuels, qui continueront à rendre exactement les mêmes services quel que soit l'endroit où ils seront stockés.7
 

Pas mort, le papier!

Quant à la cohabitation du support papier et du support informatique, c'est d'ores et déjà une pratique bien établie. Il existe en effet aujourd'hui un très grand nombre de périodiques scientifiques électroniques, consacrés essentiellement à la médecine ou aux sciences dites «dures», comme les mathématiques ou la physique.8 Une très large majorité d'entre eux n'a pas renoncé au support papier: version électronique et version traditionnelle coexistent, et sont virtuellement identiques l'une à l'autre.
C'est sans doute cette solution qui sera adoptée par les périodiques musicologiques, le jour où ils publieront leurs articles sur internet.9 Cette manière de faire concilie en effet les avantages du papier et du virtuel, pour un coût finalement acceptable, puisque la conversion des fichiers de l'un à l'autre n'est qu'une question technique somme toute assez simple, textes et illustrations devant de toute façon déjà être saisis dans un format informatique pour la préparation à l'impression.
 

Un peu de science-fiction

Le tableau que nous venons d'esquisser représente un idéal qui peut paraître élevé; et on serait déjà très heureux d'assister à sa réalisation pour notre discipline - qui en est encore très loin. Mais d'un autre côté, il faut être conscient qu'il n’exploite que partiellement les potentialités d'internet. Abandonnons donc pour un instant le réalisme, et permettons-nous de rêver un peu.
Les périodiques scientifiques électroniques actuels sont, pour leur immense majorité, payants. Cela peut sembler équitable, et tout à fait dans la continuité de ce qui s'est toujours fait dans le domaine; mais cela constitue aussi une entrave sérieuse à leur diffusion. Car concrètement, comme pour les revues imprimées, seule une bibliothèque ou un centre de recherches disposant de moyens financiers importants peut s'offrir l'abonnement à ces très nombreuses revues. En termes de diffusion, cela ne représente qu'un demi-progrès par rapport aux publications imprimées traditionnelles.
En outre, le fait que ces revues soient payantes ne permet pas qu'elles soient indexées par les grands moteurs de recherche - qui ne peuvent évidemment pas souscrire à toutes les revues de la planète. Là aussi, la gratuité augmenterait encore les moyens d'accéder à l'information, de manière spectaculaire.
 

Rentable, la philanthropie!

Reste à savoir comment on pourrait financer cela. Site gratuit ne signifie pas site non rentable, comme on le sait bien: l'insertion de bannières publicitaires représente une source de revenus qui peut être importante. Les revues musicologiques actuelles vendent certaines de leurs pages à des annonceurs; pourquoi ne vendraient-elles pas des espaces sur leur site internet? Vu les faibles coûts de publication sur la toile, il n'est pas à exclure que cela puisse suffire à couvrir les frais de fonctionnement.
Il est vrai, avec la possibilité d'accéder gratuitement aux articles en ligne, la version papier sera moins attirante; des abonnements risquent de disparaître. Mais d'autre part, un certain nombre de grandes bibliothèques et de centres d'information spécialisés continueront certainement à acquérir les volumes imprimés, pour sauvegarder ces textes quoi qu'il arrive. La version papier d'un périodique scientifique ne disparaîtrait donc pas, mais serait redimensionnée, étant destinée essentiellement à la conservation. Avec les techniques actuelles, il est possible d'imprimer un volume à faibles coûts même pour un chiffre de tirage restreint. A ce moment-là, on aurait également exploité un autre potentiel d'internet: celui de l'économie.10
 

Une cohabitation pacifique

Cette anticipation pourra paraître audacieuse. Verra-t-elle le jour ou non? Cela n'est pas très important. Ce qui compte, c'est qu'elle pose un certain nombre de problèmes auxquels il est vital que nous réfléchissions dès maintenant.
A l'avènement de la télévision, certains prédirent la fin du cinéma. A l'apparition de ce dernier, on avait déjà annoncé la mort du théâtre. Aujourd'hui, théâtre, cinéma et télévision coexistent, pacifiquement. Mais chacun a dû trouver de nouvelles marques, et réinventer son rôle social et culturel: le ciné-journal a disparu, remplacé avantageusement par le bulletin d'informations télévisé; le théâtre Grand-Guignol, féru de trucages sanguinolents, n'a pas survécu lui non plus, incapable de soutenir la comparaison avec les effets spéciaux du cinéma. Cela n'empêche pas que, jusqu'à nouvel avis, c'est encore dans une salle obscure que l'on apprécie le mieux Orson Welles et Fellini. Quant à Molière et Beckett, ils ne se sentent vraiment chez eux que sur une scène aux planches poussiéreuses.
De même, internet va remplacer l'imprimé traditionnel dans certains emplois bien définis; mais il ne va nullement le faire disparaître. Un recueil de poèmes, un magazine pour photographes, un roman, un essai de métaphysique, un dictionnaire bilingue ou un livre de recettes, tels sont peut-être quelques exemples de ce que l'on continuera à vendre dans les librairies pendant des siècles.
D'autres textes en revanche vivront essentiellement par l'ordinateur, et nous parviendront par le câble du téléphone. L'essentiel, ce n'est certainement pas de savoir comment ils nous sont arrivés, mais bien ce qu'ils peuvent nous apporter.
 



 
Hypertexte ou hiéroglyphes?
Comme tout système très performant, internet est hautement complexe. Or, les systèmes complexes sont vulnérables. On sait par exemple que les données récoltées dans les années 1960 et 1970 par les premières sondes spatiales américaines sont aujourd'hui en grande partie inutilisables et irrécupérables, parce que les appareils qui ont permis de les enregistrer n'existent plus, ne sont plus entretenus ni fabriqués, la technologie ayant évolué trop rapidement dans l'intervalle. A l'inverse, de simples hiéroglyphes gravés dans la pierre ont pu traverser les âges, et livrer finalement leur secret alors que la civilisation qui les a produits avait totalement disparu depuis des siècles.
Les systèmes les plus simples sont les plus résistants. Rien ne nous permet d'exclure que les documents internet produits actuellement ne deviennent un jour obsolètes, que leur transcription dans les nouveaux formats en usage ne soit trop complexe et trop chère pour être réalisable. Une raison de plus pour affirmer que le papier, aujourd’hui encore, n'a pas perdu son actualité... même si l'on peut honnêtement espérer qu'internet va nous permettre d'éviter certains gaspillages.

Quant à graver nos revues sur la pierre, je ne saurais le recommander, même si c'est là sans aucun doute une solution plus sûre encore!
 


Notes

1 On excusera ici une impropriété de langage bien pratique: le terme «internet», dans l'usage courant, est devenu pratiquement synonyme de «World Wide Web», qui n'en est qu'une partie, la mieux connue et aujourd'hui la plus utilisée. Dans cet article, je me permettrai donc d'utiliser très souvent «internet» là où il faudrait dire «World Wide Web». [retour au texte]

2 Les meilleurs documents sur l'histoire d'internet se trouvent... sur internet! Voici une adresse très recommandable: «http://ei.cs.vt.edu/~wwwbtb/book/chap1/htx_hist.html». Comme on le voit, on pourrait encore améliorer le système en imaginant un moyen d'attribuer des adresses plus faciles à mémoriser (et peut-être aussi moins éphémères). On pourra également avoir recours au guide très instructif fourni à ses clients par Swisscom ([anonyme]: Le Guide Pratique de l'Internet, Kilchberg (CH), Smartbooks Publishing, 1999, 112 p.), où l'on trouve un historique fort intéressant. [retour au texte]

3 Leur travail avait été préparé de longue date, non seulement par des informaticiens, mais aussi (et cela dès le lendemain de la seconde guerre mondiale) par des penseurs et des philosophes. Relevons encore que le langage hypertexte n'est qu'un élément d'un tout, et s'accompagne d'autres systèmes, tels que les fameux «http» (transfert des données) et «url» (gestion des adresses de sites). Tous les trois ont été rendus publics gratuitement par le CERN, un fait remarquable, et auquel le «World Wide Web» doit sans doute une partie non négligeable de son succès. [retour au texte]

4 Connue dans l'Antiquité par les Perses, institutionnalisée par l'Empereur romain Auguste, la poste disparaît complètement avec les invasions barbares. Elle est progressivement rétablie dès le XIIIe siècle, jusqu'à la création de la «Poste aux Lettres» aux débuts du XVIIe siècle. Voyez l'intéressant historique proposé par le site de La Poste française: www.laposte.fr/decouvre/histo01.htm [retour au texte]

5 Cf. Dictionary of Scientific Biography (Charles Coulston Gillispie, éd.), New York, Scribner's Sons, vol. X, 1975, p. 93, col. a. Il s'agit de recherches sur l'optique. [retour au texte]

6 Déjà, un moteur comme Google (www.google.com) classifie les réponses par ordre de pertinence et d'importance, ce qui évite d'être noyé par une avalanche de références médiocres, comme c'est généralement le cas avec les moteurs de la génération antérieure, tels qu'Altavista (www.altavista.com). L'algorithme de Google fonctionne si bien qu'on peut pratiquement être sûr de trouver du premier coup le site d'une société ou d'un périodique dont on ne connaît que le nom. Concrètement, l'importance attribuée par Google à une page web donnée est mesurée d'après le nombre de fois où elle est citée en référence (par lien hypertexte) sur d'autres sites. On pourrait aussi imaginer qu'on attribue un jour des labels particuliers à certains sites d'intérêt général, des sortes «d'appellations contrôlées». Ces appellations distingueraient différents types de sites: encyclopédiques, scientifiques, administratifs, pédagogiques, artistiques, commerciaux, etc. Cela permettrait d'obtenir des réponses mieux ciblées. [retour au texte]

7 A l'heure où nous parlons, ces «bibliothèques virtuelles» sont très précisément en train de naître. Un des projets les plus avancés semble être celui de la British Library, qui conduit en ce moment même un très ambitieux programme, baptisé «Digital Library System» (DLS). Entré en septembre 2000 dans une phase d'études et de mise en place qui devrait durer près de deux ans, ce projet pilote est destiné à collecter et préserver pour les générations futures les documents électroniques, qui sont produits actuellement à un rythme soutenu. Le résultat final sera une sorte de «super-archive» électronique, dont la capacité est susceptible d'être augmentée à volonté, et qui assurerait à la fois la diffusion de ces documents virtuels pour le présent, et leur conservation pour l'avenir - un véritable casse-tête, car comme on le sait bien, les systèmes informatiques évoluent à une vitesse vertigineuse. Il est même prévu de compléter la législation anglaise pour étendre le concept de dépôt légal aux matériels virtuels - «dès que les députés en auront le temps», précise-t-on... (aller sur: «http://portico.bl.uk/» et choisir l'option «Digital Library» dans le menu de gauche, puis «British Library Digital Library Programme» sur la page qui s'affiche dans le cadre de droite). [retour au texte]

8 On trouvera une liste de plus de 4'000 titres (!) sur le site de l'Université de Lausanne (http://perunil.unil.ch/), parmi lesquels une petite poignée de revues musicologiques; les plus intéressantes semblent être Music Theory Online (www.societymusictheory.org/mto/) et Journal of Seventeenth-Century Music (www.sscm-jscm.org/jscm/), deux périodiques très spécialisés, gratuits, et uniquement virtuels: de véritables pionniers! Les articles du second sont même pourvus d'exemples sonores que l'on peut télécharger et qui, si l'on a de la chance, et si la configuration de votre ordinateur n'est pas trop différente de celle de l'éditeur, pourront même fonctionner. On trouvera des liens vers quatre autres périodiques électroniques musicaux sur la page d'accueil de Music Theory Online. [retour au texte]

9 Et c'est évidemment celle que la Revue Musicale de Suisse Romande se propose d'expérimenter dès maintenant. En Europe, elle est appliquée depuis cette année par le Journal of the Royal Musical Association (sur abonnement). [retour au texte]

10 Tout cela ne concerne évidemment que les périodiques strictement scientifiques, et non pas les revues généralistes, ou éclectiques comme la nôtre. Nos lecteurs n'ont pas à craindre la disparition de la Revue Musicale de Suisse Romande dans sa formule actuelle! [retour au texte]
 
 
 

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(page mise à jour le 6 janvier 2002)