No. 56/1    mars 2003

 

Images de l'Armée et de la Guerre

dans la musique de Gustav Mahler

par Isabelle Werck

 

Gustav Mahler (1860-1911) n'a jamais vécu que dans un environnement en paix, et n'a jamais prononcé, à notre connaissance, un seul mot sur la politique. Nous le connaissons bien en tant que compositeur amoureux de la nature, bâtisseur de mondes, chercheur métaphysique constamment préoccupé par le destin de l'homme et ses fins dernières. Ses nombreuses lettres et ses confidences sur sa création ne prennent jamais un tour militant, sauf pour les suprêmes valeurs de l'art et de la philosophie. Mais la présence de nombreuses marches militaires dans son oeuvre peut donner à réfléchir sur ses sentiments de répulsion envers l'armée, ou la guerre, sentiments qu'il n'a jamais exprimés... sauf en musique.

L'anecdote est connue: dans sa petite ville d'Iglau en Moravie, Mahler enfant écoutait avec un vif plaisir les fanfares de la caserne voisine. Il n'avait pas quatre ans, qu'il s'échappait de chez lui pour suivre la parade des soldats, armé de son petit accordéon! Ces marches militaires ont laissé une trace lancinante dans l'écriture de l'artiste adulte. Cependant, il les a enrichies d'une expressivité inédite, en mâtinant de mode mineur et de dissonances ce genre qui en principe proclame un mode majeur bêtement homogène. Toujours symbole de l'action, la marche peut se combiner chez lui d'une souffrance très humaine, de réticence, de révolte ou de grotesque. Combien de ces marches sont vraiment joyeuses? Très souvent elles sont pathétiques, et Mahler dresse dans certains lieder du Wunderhorn et dans certaines symphonies une silhouette si sinistre de l'armée et de la guerre, que ces pages font de lui un antimilitariste de fait. Ce trait a été rarement relevé par les spécialistes.

Il a grandi dans cet empire austro-hongrois trop vaste, mal unifié et en fermentation, où les titres, la hiérarchie, le prestige de l'uniforme servaient de cache-misère. Il avait six ans lors de la défaite des Autrichiens par les Prussiens à Sadowa, dix ans lors de la guerre franco-allemande de 1870, et il ne pouvait manquer de recevoir les échos des batailles dont il était le jeune contemporain. Par la suite, une grande partie de sa carrière comme chef d'orchestre s'est déroulée dans l'Allemagne bismarckienne, qui non seulement visait à l'hégémonie, mais aussi voyait sans aucune sympathie tout trait de culture original et «moderne».

En son temps, les principales puissances d'Europe n'envisageaient que de se battre; sous un capitalisme impitoyable, l'esprit de concurrence se faisait de plus en plus asphyxiant, et l'idée se répandait qu'une «bonne» et courte guerre arrangerait les choses. Bien entendu, chaque nation entretenait la conviction que c'était elle qui l'emporterait haut la main sur ses voisines. C'est seulement à partir de 1916, dans l'éternisation du conflit et l'horreur des tranchées, que l'imposture de cette propagande a enfin commencé à être comprise.

S'il existe aujourd'hui beaucoup de personnes qui n'aiment pas la musique militaire, ce n'est pas tellement pour des raisons esthétiques, mais parce que la leçon de l'histoire les en a dégoûtées. Mahler semble avoir pressenti que ces mêmes fanfares, qu'il prisait tant, conduiraient l'Europe tout entière au premier de ses grands désastres mondiaux. Reportons-nous trois ans après la mort de notre compositeur: ce qui a fait partir avec enthousiasme les jeunes gens à la guerre de 1914, c'était la musique. Si les appelés avaient été sourds, ou bien si les gouvernements n'avaient pas disposé de cuivres et de flonflons, il aurait certainement été beaucoup plus difficile de soulever les masses. En ce mois d'août fatidique de 1914 régnait en Europe une ambiance de réjouissance; la fleur au fusil, les jeunes hommes étaient convaincus qu'ils partaient à la fête, et une musique adéquate les «faisait marcher», au sens propre comme au sens figuré. Témoin oculaire de cette explosion, Stefan Zweig raconte:

«La première crainte qu'inspirait la guerre (...) s'était transformée en un subit enthousiasme. Les trains se remplissaient de recrues, des drapeaux flottaient, la musique résonnait, à Vienne je trouvai toute la ville en proie au délire. (...) Des cortèges se formaient dans les rues, partout flamboyaient soudain des drapeaux, des rubans, des musiques, les jeunes recrues s'avançaient en triomphe, et leurs visages étaient rayonnants»...

 

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