No. 59/2    juin 2006

 

L'Organologie Merveilleuse d'Alessandro Baricco

Sur le concept d'identité musicale dans le roman
«Châteaux de la colère» (Castelli di rabbia)

par François Balanche

 

Auteur du fameux conte «Novecento: pianiste» (1994), Alessandro Baricco a d'abord été révélé par le roman «Châteaux de la colère» (1991). Ce dernier, bien qu'il ne soit pas centré autour de la musique comme «Novecento», aborde des thèmes musicaux apparemment fantaisistes, mais où l'on peut également découvrir une très intéressante symbolique sous-jacente. Cela ne saurait d'ailleurs étonner, de la part d'un auteur qui s'est également fait un nom comme observateur et commentateur de la vie musicale contemporaine, notamment dans son essai «L'âme de Hegel et les vaches du Wisconsin» (1992). (réd.)

 

«Tous les vendredis soir Pekisch jouait de l'humanophone. C'était un instrument bizarre. Il l'avait inventé lui-même. Il s'agissait dans la pratique d'une sorte d'orgue mais où à la place des tuyaux il y aurait eu des personnes. Chaque personne émettait une note et une seule: sa note personnelle. Pekisch manoeuvrait le tout à partir d'un clavier rudimentaire: quand il appuyait sur une touche, un système complexe de cordes envoyait une secousse au poignet droit du chanteur correspondant: quand il sentait la secousse, le chanteur émettait sa note. Si Pekisch maintenait la touche enfoncée, la corde continuait à tirer et le chanteur à émettre sa note. Quand Pekisch laissait la touche remonter, la corde se relâchait et le chanteur se taisait. Bon.»

Tout lecteur de Baricco sait à quel point l'univers déployé par l'écrivain dans ses romans peut être foisonnant sur le plan de l'inventivité et du travail sur l'imaginaire. Aussi nous est-il possible de ne voir, dans la description minutieuse de cet orgue humain, de ce monstre organologique que constitue l'humanophone, qu'une manifestation parmi tant d'autres de la puissance imaginative mise en oeuvre par l'auteur dans la rédaction de l'ouvrage dont il est ici question, Châteaux de la colère.

Il semble néanmoins que nous ne puissions pas véritablement nous satisfaire de ce premier degré de lecture, qui revient à circonscrire le texte dans son statut de conte sans lui reconnaître de signification spécifique. Cette approche primitive ne peut être dépassée que par la mise à jour d'un fondement non exprimé, qui sous-tendrait à lui seul les variations littéraires autour de l'humanophone tout en leur conférant un sens. Il s'agirait dès lors de considérer ces dernières comme une sorte de discours symbolique, qui ne serait plus à lui-même sa propre fin, mais au contraire le moyen d'une révélation d'ordre supérieur dont le bénéficiaire serait le lecteur.

Ce n'est pas autre chose que ce sens enfoui (et néanmoins éminemment présent) que nous voulons mettre en lumière dans ce qui suit, en nous efforçant de restituer le mouvement dialectique par lequel il se dévoile.

I. Du sujet à l'objet

La première question qui nous vient à l'esprit, lorsque nous nous trouvons confrontés à la description de l'humanophone, est la suivante: s'agit-il d'une communauté d'individus réunis pour chanter (c'est-à-dire d'un choeur, ou plutôt d'une chorale, dans la mesure où les membres de l'humanophone sont tous des amateurs), ou bien d'un instrument? L'ambiguïté, déjà latente dans le terme même d'humano-phone, dont le préfixe suggère l'idée d'humanité et le suffixe renvoie à une terminologie propre aux instruments de musique, n'est en rien dissipée par la description, rapportée plus haut, qu'en fait l'auteur lui-même.

Si nous considérons que l'humanophone, du fait des individualités qui le composent, ne peut être raisonnablement assimilé qu'à une chorale, alors nous pouvons voir dans la description qui en est faite une sorte de prolongement, sur le strict plan de l'imaginaire, d'un fantasme singulier qui prend racine dans un XIXe siècle marqué par la naissance et l'avènement d'une figure mythique, celle du chef d'orchestre. Ce fantasme n'est autre que celui d'une toute-puissance du chef sur l'ensemble qu'il dirige, qui se traduirait par l'exercice d'un contrôle absolu, bien qu'à distance, sur le choeur ou l'orchestre. Nous trouvons chez Berlioz, dans sa nouvelle Euphonia ou la ville musicale, l'expression d'une telle utopie...

 

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