No. 59/2    juin 2006

 

Romantisme et évolutionnisme au XIXe siècle

Réflexions sur les notions de génie et de progrès en musique

par Vincent Arlettaz

 

Si le XXe siècle reste dans l'histoire comme le siècle des libérations (libération des classes, des peuples, des sexes, mais aussi des langages artistiques), le XIXe en est certainement un précurseur direct. Prise dans un faisceau de courants à la fois puissants et complexes, contradictoires, l'époque a été longuement façonnée par des forces fondamentales qui, si elles ne sont pas réellement nouvelles, trouvent à ce moment précis leur expression paradigmatique; la première de ces lignes de force est ce qu'on pourrait appeler -- faute d'un terme plus approprié sans doute -- le romantisme. L'autre est directement liée à l'essor prodigieux des sciences expérimentales et des techniques dans la société contemporaine.

 

I. Le romantisme

La première ligne de force, le romantisme, est spécifiquement musicale, ou du moins artistique. On assiste en effet, au cours des cinq derniers siècles de la musique occidentale au moins, à une sorte de mouvement de balancier très intriguant, qui oscille perpétuellement entre deux pôles: d'un côté, le sentiment, l'expression, la passion. De l'autre, la raison, l'ordre, la clarté. Le second pôle peut être comparé à un jardin à la française, avec ses lignes régulières, ses allées symétriques, dessinées par des arbres domestiqués par le cordeau et par l'équerre. Le premier au contraire ressemblerait à un jardin à l'anglaise. Il se distingue par sa liberté, sa fantaisie, et déploie sous nos yeux surpris ses formes irrégulières, en des perspectives toujours imprévues et nouvelles.

Un certain ordre est évidemment indispensable à toute expression intelligible. Mais il est indéniable également que les sentiments les plus intimes et les plus profonds de l'âme humaine, comme l'amour, la tristesse, l'inspiration religieuse ou la contemplation mystique, échappent largement à l'analyse rationnelle. Or, ce sont eux justement qui sont le plus souvent mis en évidence par l'expérience artistique. C'est la raison pour laquelle on peut penser que les deux pôles évoqués ci-dessus sont légitimes, et que tout projet artistique doit reposer sur un équilibre défini entre ces deux principes fondamentaux que sont la raison et le sentiment; et de fait, cet équilibre a varié sensiblement au cours des siècles, depuis la Renaissance au moins.

Dès la fin du XVe siècle, et jusqu'au milieu du XVIe siècle, les compositeurs franco-flamands dominent l'art polyphonique en Europe. Leur musique est essentiellement contrapuntique, d'écriture savante. Vers la fin du XVIe siècle, des philologues italiens groupés autour de la fameuse Camerata Bardi critiquent violemment cet idéal artistique, qui est pour eux un reliquat de la scolastique médiévale. Vincenzo Galilei entend substituer à cet art formaliste un nouveau mode d'expression, qui, s'inspirant de la tragédie antique, vise à traduire en musique les passions de l'âme. C'est l'origine du style dramatique en musique, de l'opéra, et donc indirectement de la plupart des innovations apportées par le XVIIe siècle dans le domaine du langage musical. De nombreuses dissonances nouvelles, sans oublier le chromatisme et les modulations, vont dès lors se développer, et façonnent la musique de l'époque dite baroque.

Au Siècle des Lumières, on assiste à un nouveau changement de cap: la richesse foisonnante de l'art baroque semble alors barbare et chaotique. On lui préfère un langage plus structuré, moins fantaisiste. Les ouvrages théoriques de Rameau formalisent les successions harmoniques autour de trois fonctions tonales essentielles, tonique, dominante et sous-dominante, qui systématisent les usages du langage musical, en facilitent considérablement l'apprentissage, et se prêtent à des spéculations philosophiques qui sont, dans l'esprit de Rameau, plus importantes que ses oeuvres musicales elles-mêmes. Dès Haydn, les compositions sont coulées dans des moules formels beaucoup plus précis que ne l'étaient les genres de l'époque baroque. La sonate, la symphonie, le quatuor, deviennent le cadre incontournable de la composition musicale.

Nous arrivons alors au XIXe siècle. A son tour, celui-ci réagit violemment contre l'idéal de clarté et d'ordre de l'époque des Lumières, qui lui semble une stérilisation de l'art, que l'on a dépouillé ainsi de toute spontanéité et de toute authenticité. Reprenant la voie tracée dès la fin du XVIIIe siècle par le Sturm und Drang, le romantisme réhabilite tout ce qui est mystérieux, obscur, irrationnel, fantastique, voire grotesque ou monstrueux. L'ordre établi des formes classiques est mis à mal: Beethoven écrit un quatuor en sept mouvements, Berlioz une symphonie en cinq mouvements.

Alors que, jusqu'au XVIIIe siècle, le compositeur est presque toujours l'employé d'un noble ou d'une communauté ecclésiastique, l'artiste romantique crée librement, sans subir la loi d'un maître, et souvent même sans attendre de commande particulière. Cette liberté lui permet d'obéir exclusivement aux nécessités de son inspiration, qui est le seul maître auquel il doive rendre des comptes...

 

> Lire la suite

rmsr

Vous pouvez également acheter la version imprimée de ce numéro pour 9.50 CHF (frais de port inclus pour la Suisse). Plus d'informations sur notre page «Archives (II)»

 

Retour au sommaire du No. 59/2 (juin 2006)

 

© Revue Musicale de Suisse Romande
Reproduction interdite

 

Vous êtes sur le site de la  REVUE  MUSICALE  DE  SUISSE  ROMANDE

[ Visite guidée ]   [ Menu principal ]

(page mise à jour le 14 décembre 2018)