No. 59/3    septembre 2006

 

La Deuxième Symphonie d'Alexandre Borodine

Par Isabelle Werck

 

La Deuxième Symphonie d'Alexandre Borodine a été achevée en 1876, mais il a fallu sept ans au compositeur pour écrire ces quelques trente à trente-cinq minutes de musique! Il était tellement pris par son métier de professeur de chimie à l'université qu'il l'a composée, comme la plupart de ses oeuvres, par petits bouts. Le plus étonnant est qu'elle ne porte aucune trace de ces longues interruptions et qu'elle semble, par sa cohérence, avoir été écrite d'un trait. Il s'agit, avec les célèbres Danses Polovtsiennes, de l'oeuvre la plus populaire de Borodine.

Surnommée «épique» par le critique Stassov qui encourageait fortement le compositeur ainsi que ses compagnons du «Groupe des Cinq», cette symphonie a été menée de front avec des extraits de l'opéra Le Prince Igor, inachevé; elle porte en elle des velléités d'idées scéniques. Borodine pensait à une réunion de chevaliers dans le premier mouvement, à un ancien chantre dans l'adagio, et à un festin chevaleresque avec une foule en liesse dans le finale; au même moment, un Anton Bruckner nourrissait sa Quatrième Symphonie (1874) de rêveries médiévales comparables, mais nettement plus wagnériennes.

L'oeuvre, créée en 1877, essuya un cuisant échec; le compositeur en allégea l'orchestration avec l'aide de Rimsky-Korsakov, et elle remporta sa revanche en 1879.

Premier mouvement, Allegro

Tout le côté «épique» est déjà concentré dans le motif principal du premier mouvement, motif sombre et plein de caractère, qui reviendra sans cesse.1 Sous la plume d'un autre, cette récurrence serait lassante, mais ici elle signe un des morceaux les plus majestueusement barbares du répertoire symphonique; comme un personnage, ce motif revêt plusieurs situations et «poses» admirablement sculpturales.

Ce motif a1, extrait du premier thème A, surgit aux cordes dans leur grave, et frappe par sa massivité, son côté implacable. L'oreille, fascinée par ce ressassement qui tourne autour de quatre notes avec un degré mobile, peut-être en mode de mi, rêve à quelque colère féline; Stassov surnommait aussi cette symphonie «la lionne». Cette partie du thème ménage d'adroits contrastes entre l'opacité des unissons et les éruptions harmoniques soudaines, peu prévisibles dans leurs éclairages...

 

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