No. 61/4    décembre 2008

 

Quatre entretiens inédits de Georges Auric
avec Stéphane Audel (1955)

Deuxième partie

Transcrits, présentés et annotés par Malou Haine
Chercheur associé à l'IRPMF, professeur à l'Université Libre de Bruxelles,
Conservateur du Musée des Instruments de Musique de Bruxelles

Georges Auric

 

Troisième entretien

Audel: Mon cher Georges Auric, notre dernier entretien fut entièrement consacré à votre musique de ballet. Comme vous avez abordé avec succès toutes les formes de la composition musicale, force m'est de procéder à une sorte de classement qui n'a rien de préférentiel d'ailleurs, mais qui offre l'avantage d'éviter la dispersion. Nous parlerons aujourd'hui, si vous le voulez bien, de votre musique de scène, ainsi ne quitterons-nous pas le théâtre. Quel est le premier directeur, ou tout au moins metteur en scène, qui fit appel à votre concours?

Auric: Eh bien, une fois encore, nous allons remonter dans la machine à explorer le temps et nous retrouver assez longtemps en arrière, car je vous parlai la dernière fois de mon ballet des Fâcheux -- et c'est précisément au lendemain de la représentation des Fâcheux que je recevais deux lettres. Deux lettres, l'une d'un directeur de théâtre, d'un grand comédien, la seconde d'un tout jeune auteur, à ce moment-là fort peu connu. Le grand comédien, le directeur de théâtre, c'était Louis Jouvet; et l'auteur alors fort peu connu, c'était Marcel Achard.
Tous les deux m'écrivaient pour la même raison. Louis Jouvet me disait: «Voilà, je viens d'entendre votre musique des Fâcheux et il me semble que l'auteur de cette musique pourrait être, si vous le voulez bien, l'auteur de la musique de scène d'une pièce que je viens de recevoir et qui me paraît tout à fait charmante, elle est de Marcel Achard». Chose assez cocasse, car ils ne s'étaient pas concertés, Marcel Achard de son côté m'avait envoyé à peu près au même moment une lettre me disant: «Je viens de proposer à Louis Jouvet une pièce, voulez-vous en écrire la musique?». Tout ceci m'avait fort intéressé; bien entendu, j'ai demandé immédiatement à connaître la pièce d'Achard. Je l'ai lue; il s'agissait de Marlborough s'en va-t'en guerre, qui je crois était sa troisième pièce. Il y en a une première dont j'ai oublié le nom et qu'Achard lui-même a oubliée -- tout le monde aussi! -- mais la seconde en revanche, personne ne l'a oubliée, car c'est une excellente pièce: Voulez-vous jouer avec moâ? C'est avec Voulez-vous jouer avec moâ? qu'Achard s'est imposé au public parisien. Immédiatement et au lendemain de Voulez-vous jouer avec moâ?, il a écrit Marlborough s'en va-t'en guerre. À mon avis, c'est là une des meilleures pièces de Marcel Achard, il faut bien le dire; c'est très curieux, je ne suis pas certain que cette pièce à mon sens si réussie ait jamais reçu l'accueil qu'elle mérite.

Audel: Oui, c'est vrai.

Auric: Oui, évidemment... on l'a jouée avec succès. Jean-Louis Barrault en a fait une reprise excellente voici fort peu de temps, mais enfin, je suis obligé de le dire, je ne crois pas que le public ait réagi devant cette pièce comme on aurait pu l'attendre; et cela est à mon sens très malheureux, car je trouve que c'est une des meilleures réussites d'Achard; il y a là toute la poésie, toute la fantaisie d'Achard, et une qualité très particulière. En tout cas, quand j'ai lu son manuscrit, j'ai été immédiatement ravi de cette lecture. Je lui ai répondu que, bien entendu, j'acceptais cette collaboration; je suis allé le trouver, je suis allé également voir Louis Jouvet et très rapidement, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde.

Louis Jouvet -- vous l'avez connu -- était un homme assez unique. Il a fait partie de cette race de comédiens de première grandeur, de ces grands formats comme on n'en trouve pas souvent -- et ce grand format de Louis Jouvet était non seulement un grand format, mais un format, comment dirais-je, sur papier spécial. C'était vraiment un tirage de luxe!

Audel: Oui, tout à fait.

Auric: Et il y avait en lui un mélange tout à fait étonnant de certitude, d'ardeur et en même temps d'inquiétude, mais d'une inquiétude atroce. Je n'ai jamais vu une générale de Jouvet sans qu'à la fin Jouvet, convulsé, se mette derrière le rideau et pose immédiatement des questions qui étaient d'ailleurs toujours les mêmes. «Bien entendu, vous disait-il, ce sera un four, le public ne marche pas, est-ce que tu penses qu'on pourra avoir dix représentations?». Enfin il était désespéré, et il était désespéré précisément le jour même où il avait ses plus grands succès. Ça s'est passé avec Giraudoux, ça s'est passé avec Jules Romains, mais les jours de ses générales les plus triomphantes, il était torturé -- et cela de la façon la plus sympathique, la plus attachante; c'est ce qui fait que vraiment le personnage de Jouvet, pour tous ceux qui ont eu le grand privilège d'être ses amis -- eh bien, c'est un personnage entre tous inoubliable; et pour le jeune musicien que j'étais en 1924, c'était vraiment une révélation que de travailler avec un homme de ce caractère, de ce talent, de cette personnalité...

 

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RMSR décembre 2008

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