No. 61/4    décembre 2008

 

La naissance d'un piano

Par Vincent Arlettaz

piano

«Pour comprendre la peinture, visite l'atelier d'un grand maître; et pour découvrir le piano, va frapper à la porte des meilleurs artisans.» Nous avons écouté le conseil du vieux sage: et pour nous parler des traditions et des métiers du piano, quel fabricant au monde serait mieux placé que l'autrichien Bösendorfer -- la plus ancienne marque encore en activité? Embarquement immdiat pour Vienne, où nous attendent les plus belles créations de la lutherie contemporaine!

Il pleut à fines gouttes, le ciel est bas sur Vienne en ce mardi 16 septembre 2008; lancée sur l'autoroute en direction du sud, la fourgonnette s'enfonce peu à peu dans la campagne de Basse-Autriche, le va-et-vient des essuie-glaces rythme notre conversation. Où est-ce exactement, Wiener Neustadt? C'est une sorte de cité industrielle, à une cinquantaine de kilomètres de Vienne, répond Harald Kinsky, notre chauffeur pour l'occasion; la ville est ancienne, mais a été rasée vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale: de nombreuses usines d'armement y ont été la cible des raids alliés. Autour de nous, les zones industrielles s'espacent, la végétation devient plus dense. Je pose encore quelques questions: beaucoup de gens, dis-je, connaissent, voire pratiquent le piano, mais combien savent ce qui se cache sous le couvercle de bois laqué? «Das wissen die Wenigsten», répond Harald, qui sait de quoi il parle. Directeur des ventes de Bösendorfer pour l'Europe, la trentaine, il appartient à la nouvelle génération qui a repris récemment en main les rênes du légendaire constructeur. Jouissant d'un prestige considérable depuis sa création au XIXe siècle, avec peut-être un brin de suffisance tout à fait viennoise, le fabricant a longtemps considéré comme inutile de prospecter les marchés: au nombre de quelques centaines annuellement à peine, les instruments sortant de ses ateliers n'avaient aucune difficulté à trouver preneur. Les choses ont progressivement changé toutefois; le réveil était devenu nécessaire. Et si la production, essentiellement artisanale, ne saurait être augmentée jusqu'à atteindre une taille critique à même de concurrencer les leaders du marché que sont Steinway ou Yamaha, le maintien d'une tradition d'excellence suppose la fidélisation -- mais aussi le renouvellement -- d'une clientèle choisie.

 

piano

 

Nous arrivons. L'endroit n'a rien de remarquable: une route à deux voies, un passage à niveau, puis un parking à droite; une allée d'arbres à gauche. C'est là: une bâtisse de deux étages, à la façade blanche, aux fenêtres brun-noir. Notre visite commence à l'extérieur. Car un piano, c'est d'abord, entre autres, un meuble, une pièce magistrale d'ébénisterie. Des milliers de planches sèchent ici à l'air libre, en de grandes piles de plusieurs mètres de hauteur (fig. 1). Sur plusieurs centaines de mètres carrés, on voit des dizaines de tels amoncellements: hêtre, érable, épicéa attendent ici jusqu'à dix ans, le temps que leurs fibres soient stabilisées, et les conditions réunies pour une construction à la fois précise et robuste. Puis les planches sont dégrossies et le bois remis à sécher -- mais cette fois à l'intérieur des bâtiments, dans une salle à l'atmosphère contrôlée -- pendant trois ou quatre mois encore (fig. 2). S'y adjoignent alors quelques bois précieux exotiques, nécessaires pour certaines finitions luxueuses. Les pièces sont ensuite travaillées pour recevoir leur forme spécifique (fig. 3-4). Une des particularités fondamentales de la facture Bösendorfer est de considérer l'ensemble du meuble comme une grande caisse de résonance. Techniquement, on le sait, cette fonction de résonateur, nécessaire pour que le son des cordes acquière volume et puissance, est spécifiquement dévolu à la table d'harmonie, une pièce de bois couvrant la surface intérieure du piano, et logée juste au-dessous des cordes (fig. 10 et 14). Mais le constructeur viennois va plus loin que ses confrères, en attribuant également une fonction d'amplification du son aux parois latérales (notamment le fameux arrondi), ainsi qu'au «barrage», c'est-à-dire à la robuste charpente qui, située à la base du meuble, soutient la table d'harmonie et le lourd cadre de fonte (fig. 6). Pour assurer cette cohérence acoustique de l'ensemble, qui enrichit notablement les couleurs sonores de l'instrument, et qui constitue la marque distinctive la plus évidente des Bösendorfer pour l'auditeur, toutes les pièces formant un même piano sont numérotées dès le premier instant de leur fabrication, et ajustées en permanence les unes aux autres. C'est qu'un piano, ici, n'est pas le produit d'un travail à la chaîne, mais un véritable individu qui, progressivement, patiemment, acquiert sa personnalité musicale...

 

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RMSR décembre 2008

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