No. 66/4    décembre 2013

 

Le studio de la Fondation Tibor Varga

par Vincent Arlettaz

Le Studio de la Fondation Tibor Varga

Le studio d'enregistrement de Grimisuat, en Valais, a été créé dans les années 1970 par le grand virtuose et pédagogue d'origine hongroise Tibor Varga. Entre 1994 et 2009, ce lieu hors du commun a été le théâtre de plusieurs centaines de productions, par les plus grands labels de musique classique. Le département de recherche de la Haute Ecole de Musique Vaud-Valais-Fribourg (HEMU), héritière de l'école Varga, vient de publier une étude de 170 pages sur l'histoire de cette infrastructure d'une extrême rareté, aujourd'hui menacée dans son existence.

Vous en avez sûrement chez vous, même si vous l'ignorez: regardez au dos des CD de votre discothèque personnelle, et cherchez s'il y figure un nom de lieu d'enregistrement. S'il s'agit de musique de chambre, les probabilités sont assez élevées que vous y trouviez une mention ressemblant à ceci: «enregistré au Studio de la Fondation Tibor Varga, CH-1971 Grimisuat». Grimisuat est une petite commune du Valais central, à quelques kilomètres à vol d'oiseau de la capitale cantonale, Sion. C'est ici que le violoniste virtuose hongrois Tibor Varga (1921-2003) est arrivé vers la fin des années 1950. Sur le conseil d'un médecin londonien, il y vient en quête d'air pur: son fils Gilbert, quatre ans, a en effet contracté une maladie osseuse que le climat anglais et les brumes de la City ont rendue problématique. En quelques mois, l'enfant guérira; mais Tibor Varga ne repartira plus: il apprend rapidement à apprécier les avantages du lieu, point de chute d'une centralité intéressante pour ses nombreuses tournées, jouissant de surcroît d'un ensoleillement unique et d'une tranquillité précieuse. Bien qu'enseignant alors à Detmold, dans le nord de l'Allemagne, au fil des ans, Varga confirmera son installation au coeur des Alpes: il y construit d'abord sa maison, puis fonde un concours de violon et un festival. Nous sommes au milieu des années 1960; l'orchestre d'étudiants qu'il a formé à Detmold l'accompagne dans ses tournées en Allemagne et en Europe, et -- pendant les mois d'été -- séjourne longuement en Valais, où il anime les soirées du Festival Varga. Le virtuose produit déjà ses propres disques; il achète un minibus qu'il remplit de matériel électronique et convertit en studio itinérant; rapidement, les lieux qu'il utilise à cette fin s'avèreront problématiques, soit en termes de qualité acoustique, soit en termes de disponibilité. L'idée germe dans son esprit de s'offrir un luxe un peu inouï pour un simple particulier: construire, dans sa propriété même, un studio d'enregistrement! Pour apprécier à sa juste valeur la rareté de ce genre d'équipement, il suffira de dire que les studios dédiés à l'enregistrement classique ne sont à l'heure actuelle qu'une poignée au monde, tout au plus; et les deux plus célèbres se trouvent à Berlin et à Londres!

 

La belle au bois dormant

Varga, à cette époque, n'est pas un débutant en matière de prise de son: dès 1949, année de sa nomination à Detmold, il avait noué des contacts avec le seul institut d'ingénieurs du son existant alors en Allemagne; chose d'autant plus naturelle que ledit institut était établi dans la même ville! Il bénéficie des conseils du directeur lui-même, le Dr. Erich Thienhaus (1909-1968), pionnier et figure fondamentale de la technologie de la prise de son. Au début des années 1970, Varga passe à l'action: il fait terrasser le jardin de sa propriété, esquisse des plans, crée une Fondation qui aura pour tâche d'exploiter le studio. Mais les choses se compliquent: la construction, à l'été 1974, débouche sur un conflit avec l'entrepreneur, puis sur un procès de quatre ans (1978-1982) -- procès que Varga perd. L'enthousiasme pionnier des débuts retombe, et le studio, inachevé, restera sous-utilisé pendant près de vingt ans. Certes, plusieurs disques y seront enregistrés (certains sont aujourd'hui disponibles sous le titre «Tibor Varga Collection»), et le lieu sert également à d'assez nombreuses répétitions. Mais il faut attendre le début des années 1990 pour que la belle au bois dormant sorte enfin de sa torpeur. Varga vient alors de prendre sa retraite de Detmold; sa présence en Valais, où il enseigne désormais, se fait plus régulière. Avec l'aide de son beau-fils, Jean-Noël Rybicki, il reprend en main le projet, assainit le bâtiment et complète son équipement: au début de 1994, le Studio de la Fondation Tibor Varga fait son apparition dans le milieu professionnel de la prise de son. Sa réputation sera rapidement établie: les utilisateurs, venus de Belgique, de France, d'Allemagne, du Japon, sont conquis: le lieu a une acoustique naturelle magnifique, et le calme de l'environnement est un atout de taille -- pas besoin de travailler de nuit ici! Les plus grands labels envoient des camions bourrés de haute technologie sur les chemins de terre du coteau valaisan; l'idylle paraît sans nuages. Et pourtant...

 

L'impensable...

La fin de la carrière de Tibor Varga est marquée par de nombreuses difficultés: évincé de son festival, il quitte également son école, et se prépare à déménager pour Graz en Autriche, où il vient d'être nommé. C'est en transportant un enregistreur à bande Revox pesant près de 100 kilos qu'il est victime d'une chute mortelle dans les escaliers, à quelques mètres du studio, à l'âge de 82 ans (4septembre 2003). Après sa disparition, l'exploitation continue néanmoins; mais les obstacles, tant financiers que familiaux, deviennent de plus en plus importants. Au début de 2009, la fermeture du studio est annoncée, la stupeur s'installe. C'est à ce moment-là que notre propre recherche a été lancée; elle nous a permis d'interviewer de nombreuses personnalités qui ont fait l'histoire de studio, techniciens aussi bien que musiciens; nous avons également eu accès aux archives de la Fondation, qui ont permis de dresser un portrait très complet de l'institution. Mais on ne peut arrêter le cours de l'histoire; et l'impensable est peut-être en train de se produire: en novembre 2013, la destruction du studio a été mise à l'enquête publique. La situation peut donc être décrite comme celle de l'extrême urgence. Pour autant, tout n'a peut-être pas été dit; et nous espérons bien avoir l'occasion de revenir prochainement dans ces colonnes avec des nouvelles plus réjouissantes... Dans l'intervalle, nos lecteurs pourront découvrir tous les secrets du studio de Grimisuat en se procurant l'ouvrage publié cet automne par l'HEMU (voir l'encadré ci-dessous). L'affaire est donc, peut-être (espérons-le)... à suivre!

Vincent Arlettaz

 

V. Arlettaz Le studio de la Fondation Tibor Varga

Vincent Arlettaz: Le studio de la Fondation Tibor Varga à Grimisuat, Lausanne, HEMU, 2013, 168 pages illustrées en couleurs (avec liste complète des enregistrements).

Cette étude est la première publication d'envergure du département «Recherche appliquée et développement» de la Haute École de Musique Vaud-Valais-Fribourg (HEMU), dépositaire de l'héritage de l'école de Tibor Varga. Rappelons que, depuis leur rattachement au réseau des Hautes Écoles Spécialisées (HES), les conservatoires professionnels suisses ont pour mission de lancer des projets de recherche qui puissent être porteurs de développement. L'éditeur (l'HEMU) a veillé à faire bénéficier cette publication d'une présentation soignée, et a de surcroît généreusement décidé de la mettre gratuitement à disposition des personnes intéressées; celles-ci peuvent donc s'adresser à notre rédaction (info@rmsr.ch) pour l'obtenir.

 

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Revue Musicale de Suisse Romande 66/4

Vous pouvez commander ce numéro 66/4 (décembre 2013, 64 pages, en couleurs) pour 13 francs suisses + frais de port (pour la Suisse: 2.50 CHF; pour l'Europe: 5 CHF; autres pays: 7 CHF), en nous envoyant vos coordonnées postales à l'adresse suivante (n'oubliez pas de préciser le numéro qui fait l'objet de votre commande):

 

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(Pour plus d'informations, voir notre page «archives».)

 

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