No. 68/1    mars 2015

 

La philharmonie de Paris

par Vincent Arlettaz

La Philharmonie de Paris © dr

© dr

 

L'événement est de taille: Paris attendait depuis des décennies sa grande salle symphonique, cette «philharmonie» qui saurait la faire entrer dans le cercle des capitales musicales, où elle rejoindrait Berlin, Tokyo, New York ou Lucerne. Réclamé depuis les années 1970 par Pierre Boulez, ce nouvel auditorium de 2400 places aurait certainement été inauguré par lui si l'état de santé du chef (désormais nonagénaire) l'avait permis. Autre absent de marque: l'architecte lui-même, Jean Nouvel, qui a boycotté les cérémonies d'inauguration, dénonçant l'état d'inachèvement du bâtiment, assignant même en justice ses commanditaires!

 

Malgré ce contexte quelque peu belliqueux, c'est bel et bien sous le signe de l'amour -- Saint-Valentin oblige -- qu'était placée la soirée symphonique du 14 février 2015: un mois tout juste après l'inauguration de la salle en présence du gratin politique, le tout est encore inachevé: si l'on peut supposer que la salle est à peu près dans son état final (mis à part l'acoustique bien sûr, qui demande à être réglée finement), façades extérieures et couloirs sont encore en plus d'un endroit dépourvus de leurs revêtements définitifs -- des bâches sont même tendues çà et là; foyers, vestiaires et toilettes sont d'une nudité toute spartiate; des cartons posés sur le sol tiennent lieu de poubelles; ici, un fil électrique pend même au plafond! En revanche, l'Orchestre de Paris n'a pas fait appel à des remplaçants: les extraits symphoniques de Pelléas, le prélude de Tristan et la mort d'Iseult répandent leurs flots harmonieux, l'ivresse est au rendez-vous...

 

Chaussures et vignobles

Répandre: tel semble en effet être le terme approprié, en présence d'une acoustique d'un genre tout à fait particulier. Par l'ampleur de sa réverbération, celle-ci se rapproche d'une église de moyennes dimensions, plus que d'une salle symphonique traditionnelle; avec, toutefois, une différence de taille: ici, les détails de l'écriture orchestrale ne sont pas noyés par les résonances, mais ressortent avec netteté. Acousticiens en charge du projet, le Néo-zélandais Harold Marshall et le Japonais Yasuhisa Toyota avaient reçu un cahier des charges très clair, insistant sur ces deux caractéristiques, en principe inconciliables: générosité et précision. L'objectif des concepteurs semble manifeste: éviter le profil traditionnel de la salle symphonique, la fameuse «boîte à chaussures» -- un volume rectangulaire, dont l'orchestre occupe une extrémité, et où le son, forcé de s'échapper par la seule issue existante, est comme canalisé vers les spectateurs. Jugée parfois froide et distante, inadaptée à la conception contemporaine du concert (où l'on recherche la proximité entre auditeurs et musiciens, la communication voire le mélange), cette «boîte à chaussures» est sans doute injustement dépréciée aujourd'hui; elle a pourtant donné lieu à des réussites magistrales, telles que le mythique Musikverein de Vienne, le non moins réputé Concertgebouw d'Amsterdam ou, plus près de nous, le Victoria Hall et la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds. Mais depuis l'avènement de la Philharmonie de Berlin dans les années 1960, une nouvelle idée s'impose de plus en plus: celle d'un foyer central d'où le son rayonne dans toutes les directions, et où le public entoure littéralement les musiciens. Cette version comporte d'indéniables avantages, ne serait-ce qu'au niveau esthétique -- et la salle parisienne a su en tirer un profit très intéressant, avec ses balcons dessinés en forme de vagues, répondant aux réflecteurs du plafond, figurant pour leur part des nuages rêveurs. Au niveau acoustique, la conception rectangulaire pourrait être comparée à une rivière: le son s'écoule dans la salle, est réfléchi par le mur du fond et revient vers la scène en s'éteignant progressivement. La version focale (dite «enveloppante» ou «en vignoble»), au contraire, s'assimilerait à un lac: les sons se propagent dans toutes les directions, et sont en outre réfléchis par les balcons et les plafonds, selon les angles les plus divers, mais revenant sans cesse vers le centre, et formant au final une sorte d'énergie stagnante; ce qui confère à l'acoustique un aspect global, enrobant -- une espèce de coton confortable, onctueux mais pas très tonique...

 

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RMSR mars 2015

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