No. 69/1    mars 2016

 

Pierre Boulez (1925-2016)

par Vincent Arlettaz

Pierre Boulez © Priska Ketterer/Lucerne Festival

Lucerne, été 2010 © Priska Ketterer/Lucerne Festival

 

La nouvelle, longtemps redoutée, n'a guère surpris, tant on savait Pierre Boulez atteint dans sa santé. De vue faiblissante depuis 2010, il avait interrompu ses activités de chef d'orchestre en 2012. Sa disparition, le 5 janvier 2016, marque symboliquement la fin du XXe siècle musical, dont il était l'une des dernières figures tutélaires.

 

Né en 1925, Pierre Boulez a vingt ans au moment où la France sort de l'Occupation. Issu d'un milieu bourgeois (son père, d'origine bourguignonne, est ingénieur et directeur d'une aciérie à Montbrison près de Saint-Etienne), le jeune rebelle se lance à corps perdu dans l'expérimentation d'avant-garde, sur les traces de l'Ecole de Vienne. Promis d'abord à un avenir scientifique, il avait quitté à l'âge de 18 ans la classe de préparation en «mathématiques supérieures» qui, dans le système français, conduit aux hautes écoles de sciences; entré au Conservatoire de Paris dans la classe d'Olivier Messiaen, dont il ressort un an plus tard seulement, il y découvre l'oeuvre de Webern qui fait sur lui l'effet d'un électrochoc.

Messiaen, Boulez: au-delà des différences d'approche et de sensibilité, la filiation, avec le recul du temps, paraîtra de plus en plus probante. S'il quitte après un an la classe du maître pour se perfectionner auprès de René Leibowitz, dodécaphoniste de stricte obédience, le jeune Boulez reviendra rapidement sur son choix: entre la lettre et l'esprit, il n'a guère de doutes; reprochant à Leibowitz son manque d'imagination artistique, il trouve dans l'exemple de l'auteur des Trois Petites liturgies une inquiétude, un besoin permanent et viscéral de modernité qui correspondent à sa propre vision. Et bien qu'il ait critiqué vertement plusieurs oeuvres de son aîné (allant jusqu'à traiter de «musique de bordel» certains passages de la Turangalîla-Symphonie, notamment), Boulez ne peut en fait s'expliquer que par Messiaen.

 

Olivier Messiaen

L'idée d'étendre aux durées, aux timbres et aux dynamiques les principes de l'écriture dodécaphonique avait même été proposée d'abord par l'aîné, par exemple dans sa pièce Mode de valeurs et d'intensités (1949). Dans le contexte de la France musicale des années 1950, la rupture est de taille; car même si certains compositeurs, comme Honegger ou Roussel, avaient eu à coeur, dans l'entre-deux-guerres, de bâtir sur les conquêtes rythmiques du Sacre du Printemps (1913), la plupart des musiciens de l'Hexagone vivent encore à cette époque sur les acquis de l'impressionnisme ou du néoclassicisme. Omniprésente est l'ombre de Maurice Ravel, mort en 1937; Poulenc lui-même est au sommet de son art, qui culminera en 1957 avec la création des Dialogues des Carmélites. N'oublions pas non plus qu'un Edgar Varèse, aventurier musical sans équivalent, lassé de l'indifférence ambiante, avait pris en 1915 le chemin de l'exil. L'évolution est certes plus radicale dans les pays germaniques, notamment à Vienne et à Berlin, où Schönberg enseigne; mais même là, avant-guerre, l'atonalisme et le dodécaphonisme ne sont encore qu'une manifestation marginale, que certains croient même être une technique mort-née. La modernité y est représentée par Hindemith, non pas par Berg ou par Webern.

En France même, le désir d'«épater le bourgeois» s'était surtout incarné dans la figure de Serge de Diaghilev (1872-1929), le directeur des mythiques Ballets Russes, qui poussait ses compositeurs à surenchérir de provocations, allant paraît-il jusqu'à faire pleurer Prokofiev! Après quelques années toutefois, le mouvement s'essouffle: Stravinsky lui-même, à la suite du Sacre, se convertit à l'esthétique néoclassique prônée par Cocteau; simultanément, on néglige le Debussy pointilliste de Jeux (1913). Tout semble se passer comme si, une fois une certaine publicité acquise, le scandale n'avait plus de raison d'être -- le même parcours peut d'ailleurs être reconnu, outre-Rhin, dans la carrière d'un Richard Strauss, à qui la Danse des sept voiles et la tête coupée de Jochanaan (Salomé, 1905) servirent de propulseurs. Qu'en est-il après 1945? Dans un univers intellectuel dominé par la figure de Sartre, par le structuralisme et par les succès électoraux de l'extrême-gauche, le temps n'est plus aux provocations, mais à la mise en oeuvre. Forte de son inspiration égalitaire, la technique sérielle semble être à même d'asseoir le langage musical sur une nouvelle base, où les hiérarchies tonales sont strictement niées. Elevé dans la tradition catholique la plus stricte au petit séminaire de Montbrison de l'âge de 6 ans à l'âge de 16 ans, Pierre Boulez, en 1945, gagne sa vie en jouant des ondes Martenot aux Folies Bergères. Il a alors vingt ans, et monte au créneau avec la conscience que seules les armes les plus puissantes pourront réussir...

 

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Revue Musicle de Suisse Romande, mars 2016

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