No. 69/3    septembre 2016

 

Editorial

Un phénomène gazeux

Lascaux

 

Cet été, pour la première fois de ma vie (à ma grande honte!), j'ai eu la joie de visiter la grotte de Lascaux. Entendez bien sûr: le fac-similé, dit «Lascaux II», la grotte réelle étant depuis très longtemps fermée au public pour des raisons de conservation*. Extraordinaire expérience! Que dire de ces mystérieux troupeaux de bovidés, de chevaux ou de cerfs, qui dansent devant vos yeux comme si les vingt mille dernières années n'avaient été qu'un songe? En contemplant ces formes graciles, ces subtils dégradés de couleurs, on se prend à rêver à la musique qui a rythmé le travail des peintres: est-il seulement imaginable qu'elle ait été faite de cris simiesques et de tambourinages grossiers? Les bardes de l'âge de la pierre taillée ne devaient-ils pas, tout au contraire, avoir mémorisé d'interminables épopées, d'innombrables récits de quête, dans des contrées aux richesses fabuleuses et aux dangers infinis, en compagnie d'ombres défuntes? Leurs voix, comme leurs pinceaux, n'étaient-elles pas capables de faire sentir le dégradé continu des émotions, de la fierté au désespoir, de la souffrance à la jubilation d'une humanité jeune encore, et grosse de ses rêves? Nous avons certes retrouvé quelques flûtes en os, qui prouvent l'existence de cette musique; mais les mélodies elles-mêmes, les rythmes, tout a irrémédiablement sombré. Et nous ne pouvons que pleurer notre perte: des Egyptiens, des Babyloniens, des Cro-Magnon, nous n'avons rien! Des Grecs même, à peine quelques mélodies, le plus souvent mutilées... Il faut attendre l'an mille de notre ère pour voir apparaître, péniblement, une notation qui va permettre à la musique de survivre tant bien que mal. Et 900 ans de plus pour disposer, enfin, d'enregistrements sonores. Mais cent ans ne sont vraiment rien: ceux d'entre nous qui ont déjà vécu quelques décennies pourront en témoigner.

Alors que la fresque, la sculpture, l'architecture, sont des arts de la pierre, la musique n'est qu'un mouvement de l'atmosphère; un phénomène gazeux... Elle meurt aussitôt née, et ne laisse pas de trace. Serait-on tenté de dire qu'elle est immatérielle? Ce serait une grave erreur. Car si l'air qui nous entoure pèse bien moins que le minéral, et n'est pas visible, il n'est de loin pas inconsistant: dans un concert de rock, les basses font vibrer votre poitrine, vos entrailles. En classique, le phénomène est sans doute moins perceptible, mais la musique reste, de par sa nature à la fois corporelle et mobile, l'art qui pénètre le plus facilement jusqu'au plus profond de notre être. Peut-être les théoriciens, à toutes les époques, se sont-ils plu à insister sur la construction abstraite, mathématique, de la musique. Sa base physique, matérielle, n'en est pas moins prépondérante; n'est-ce pas en elle que s'exprime, harmonieux ou discordant, souffrant ou apaisé, notre rapport au monde qui nous entoure?

Vincent Arlettaz

 

* Un «Lascaux IV», fac-similé intégral et non plus partiel, sera bientôt inauguré.

 

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(page mise à jour le 10 octobre 2016)