No. 79/1   mars 2026

 

Johann Sebastian Bach orchestrateur (II)

Les cantates de jeunesse

Par Vincent Arlettaz

Maître de Flémalle: La Nativité, vers 1430
 

Fig. 1: Le Maître de Flémalle (vers 1430): 'La nativité et l'adoration des bergers', Dijon, Musée des beaux-arts. La représentation des bergers, avec leurs instruments rustiques, est bien plus rare que celle des rois mages; elle forme une sorte de pendant visuel à la magique 'Sinfonia' qui ouvre la deuxième partie de l'Oratorio de Noël de J. S. Bach. © alpha design

 

Dans notre numéro de décembre 2025, nous avions publié la première partie d'une étude sur un sujet aussi fondamental qu'incroyablement négligé: l'art d'orchestrateur de Johann Sebastian Bach (1685-1750). Cette première livraison s'attachait à définir les critères d'une instrumentation riche et variée, puis à en isoler des exemples manifestes dans une oeuvre très célèbre du Kantor: le Magnificat (BWV 243). Cette première section de notre étude était suivie par un état de la recherche -- assez simple en vérité, cet aspect de la créativité de notre compositeur étant presque passé inaperçu jusqu'ici. Dans le présent numéro, après un inventaire rapide des principales solutions imaginées par lui dans ses grandes oeuvres de la période de Leipzig (inventaire qui viendra compléter notre analyse du Magnificat parue en décembre), nous proposons de remonter dans le temps, dans le but de localiser les plus anciens exemples de cet art magistral chez lui. Dans une troisième partie (à paraître), nous évoquerons encore la situation globale de la musique baroque, par l'examen d'oeuvres marquantes de ses plus illustres prédécesseurs et contemporains, afin de mieux faire ressortir son originalité dans ce domaine.

 

La décennie miraculeuse: 1723-1734

Dès son installation à Leipzig, en été 1723, Bach va rapidement multiplier les exemples d'une orchestration que l'on peut qualifier de sublime; dès cet instant, les caractéristiques que nous avons décrites dans notre article précédent peuvent être qualifiées d'omniprésentes chez lui -- du moins dans les oeuvres dont l'effectif orchestral est suffisamment riche pour que ces principes puissent s'appliquer. Quelques rapides exemples seront à même de démontrer ce point: ainsi le Magnificat, connu aujourd'hui dans sa version révisée, en ré majeur, qui date du début des années 1730, a-t-il été présenté d'abord, dès le 25 décembre 1723, dans une première rédaction légèrement différente, un demi-ton plus haut (en mi bémol majeur); cette dernière ne comporte pas encore de parties de flûtes traversières, mais est identique à la version définitive sur la plupart des autres points (ex.1). On y constate notamment le traitement différencié des cuivres, des bois et des cordes que nous avions déjà signalé dans notre article de décembre, et qui est un point déterminant: chacun de ces groupes reçoit ici un matériau mélodique et rythmique bien distinct.
 

Ex. 1

Ex. 1: J. S. Bach: Magnificat BWV 243a (1723), N° 1, mes. 1-5 (Neue Bach-Ausgabe II/3)

 

C'est également des débuts de la période de Leipzig que datent la plupart des deux cents cantates d'église conservées; l'essentiel de ce corpus a en effet été produit entre 1723 et 1726, soit dans un laps de temps relativement bref; on pourra y relever d'innombrables exemples d'orchestration du même niveau de détail que le Magnificat. Remontent également à cette période les premières versions des deux fameuses passions, la Saint-Jean (1724) et la Saint-Matthieu (1727); toutes deux sont certes dépourvues de trompettes et de timbales, en raison de leur coloris funèbre, où les sonorités brillantes des cuivres et de la percussion n'auraient pas leur place. De ce fait, on trouvera globalement moins de contrastes dans ces oeuvres au niveau de l'instrumentation -- mais non pas moins de subtilité, Bach y déployant de multiples formules extrêmement originales, et surtout, témoignant d'un souci constant de varier les combinaisons de timbres.

En 1733, le Kantor compose une première version de sa future Messe en si mineur, ne comprenant encore que le Kyrie et le Gloria; nous y retrouvons notamment les textures éclatantes, comportant trompettes et timbales, qui manquaient dans les deux miraculeuses passions; cette première ébauche de l'oeuvre sera encore complétée dans les années 1747-1749, soit au crépuscule de sa vie, par l'ajout du Credo, du Sanctus et de l'Agnus Dei, qui sont en partie tirés de compositions antérieures (pour certaines déjà anciennes de plus d'une trentaine d'années). Enfin, l'Oratorio de Noël a été joué pour la première fois dans le temps de Noël de l'année 1734-1735; il récupère lui aussi des musiques plus anciennes, à savoir des extraits de trois cantates profanes composées entre septembre 1733 et octobre 1734: les BWV 213 (sur la jeunesse d'Hercule), BWV 214 (un dialogue entre quatre déesses antiques, en l'honneur de la reine de Pologne) et BWV 215 (pour le couronnement d'AugusteIII, roi de Pologne et prince-électeur de Saxe). De manière générale, l'orchestre de cet Oratorio de Noël est particulièrement riche, comportant non seulement cordes, trompettes, timbales, flûtes et hautbois, mais également deux hautbois d'amour, deux hautbois de chasse (équivalents du cor anglais), et même, dans la quatrième cantate, deux cors de chasse, qui restent une véritable rareté chez notre compositeur.

 

Le tutti

La décennie 1723-1734 apparaît donc comme la période où a été produite la plus grande partie des chefs-d'oeuvre d'instrumentation de Bach. Nous allons citer ici, pour mémoire, quelques-unes des formules essentielles de ce langage orchestral. Les textures brillantes, comprenant trompettes, timbales, hautbois et flûtes, déjà relevées dans le Magnificat, apparaissent notamment dans l'Oratorio de Noël et dans la Messe en si mineur; l'exemple 2 est tiré du Gloria de cette dernière, une page composée déjà en 1733.
   

Ex. 3

Ex. 2: J. S. Bach: Messe en si mineur BWV 232 (1733), Gloria N° 12 (Neue Bach-Ausgabe II/1)

 

Trompettes et timbales parviennent même à s'introduire parfois à l'intérieur du choral luthérien, comme on le voit par exemple dans le finale de la première cantate de l'Oratorio de Noël (N° 9). Toutefois, le solo de trompette le plus remarquable et le plus magnifiquement mis en valeur semble bien être celui du Credo de la Messe en si mineur (N° 2) -- sorte de long crescendo (ex. 3), aussi volubile qu'imprévisible, aboutissant triomphalement au mi aigu, limite extrême de la tessiture de l'instrument. Le moyen, pour un instrumentiste ne disposant que d'une trompette naturelle, d'obtenir toutes les altérations chromatiques ici demandées, reste dans une certaine mesure un mystère.
 

Ex. 2

Ex. 3: J. S. Bach: Messe en si mineur BWV 232, Credo N° 2,
partie de première trompette (Neue Bach-Ausgabe II/1)

 

Tout à l'opposé de cette tonalité éclatante, nous avons d'une part les fugues chorales a cappella, d'une couleur archaïque et austère -- tel le Confiteor de la Messe en si mineur (N° 8 du Credo), pour lequel aucune partie instrumentale, hormis la basse continue, n'est notée. Et d'autre part, les scènes intimistes, comme la fameuse Sinfonia qui ouvre la deuxième cantate de l'Oratorio de Noël (N° 10); ce moment, peut-être le plus miraculeux de toute l'oeuvre (ex. 4), décrit l'adoration des bergers (voir fig.1, p.17), dont les chalumeaux rustiques sont représentés par un quatuor absolument original, formé de deux hautbois d'amour et de deux hautbois de chasse, à l'admirable couleur sombre et veloutée. Ceux-ci dialoguent avec l'orchestre à cordes, rendu au contraire plus lumineux par l'ajout de deux flûtes traversières, doublant fidèlement les violons...
 

Ex. 4
 

Ex. 4: J. S. Bach: Oratorio de Noël BWV 248 (1735), Sinfonia N° 10 (Neue Bach-Ausgabe II/6)

 

 

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RMSR mars 2026

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