No. 60/2    juin 2007

 

Histoire d'un amour

Sainte-Croix et la boîte à musique

par Vincent Arlettaz

rmsr

Cartel Reuge

 

Village retiré au coeur des montagnes du Jura vaudois, Sainte-Croix, au début du XIXe siècle, cherchait depuis longtemps les moyens de stimuler son économie et d'améliorer les conditions d'existence de ses habitants. C'est avec enthousiasme qu'elle se saisira de la boîte à musique, dont elle acquiert progressivement le monopole de facto. La deuxième moitié du XIXe siècle est le point culminant de cet artisanat, et la boîte à musique connaît sans cesse des perfectionnements: la sonorité est améliorée par l'ajout d'étouffoirs sous les lames des notes basses, de manière à éviter les vibrations parasites. En 1874, Charles Paillard dépose un brevet pour un ingénieux système, dit «Sublime harmonie»: en faisant jouer simultanément deux claviers légèrement désaccordés l'un par rapport à l'autre, il parvient à produire un effet de vibrato très recherché, de même qu'un plus grand volume de son, qu'il peut utiliser pour souligner la ligne mélodique de son choix. Les grandes pièces, dites «cartels», sont équipées de sourdines débrayables, et enrichies de percussions (cloches, tambour), de jeux d'harmonium et parfois même de flûtes. On cherche également des solutions pour pallier le principal inconvénient de l'instrument: la faible durée des mélodies, limitée par le temps de rotation du cylindre. C'est ainsi que, dès la première moitié du XIXe siècle, certains cylindres peuvent jouer successivement plusieurs mélodies (voir l'explication ci-dessous). On crée en outre des cylindres interchangeables, qui peuvent être lus sur un même appareil, augmentant le nombre de mélodies disponibles jusqu'à une vingtaine, voire davantage. Manuel sur la plupart des modèles, le changement de cylindre peut aussi être automatisé: c'est le système dit «revolver», qui charge dans son barillet rotatif jusqu'à six cylindres, et -- à la manière justement des cartouches dans un revolver -- les présente à tour de rôle devant le peigne chargé de les lire.

En 1896, les «grandes musiques» de Sainte-Croix remportent un très vif succès à l'Exposition Nationale de Genève, tout particulièrement les «pièces de gare» qui jouent pour dix centimes, et que l'on retrouvera dès lors dans de nombreuses villes de Romandie -- se maintenant même jusqu'à ce jour dans de rares cas, comme à la gare de Montreux. Dès cet instant toutefois, la production va régresser, et la région de Sainte-Croix traversera régulièrement des périodes de crise. Ce repli est dû pour bonne part à la concurrence des autres moyens de reproduction du son, au premier rang desquels figure évidemment le tout nouveau gramophone. La production des «grandes musiques» était déjà moribonde lorsqu'éclate la guerre de 1914...

 

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